On endort une souffrance mais on n’en traite pas la cause

 

ROLAND BROCA, psychiatre, chef de service à l’hôpital de Prémontré, dans l’Aisne, répond à nos questions.

Comment expliquez vous le phénomène de consommation massive de psychotropes ?.

Différents facteurs se conjuguent. Il est intéressant de cerner dans la population quelles sont les personnes les plus touchées par cette pratique. Les chômeurs, les personnes âgées, les femmes seules. Les premiers n’ont plus la possibilité de s’investir dans un travail. Quand on est dans l’action, quand on n’a plus de projets, on se sent sans avenir. Ils s’estiment socialement délaissés, rejetés par notre société industrielle. De plus, ce sont souvent les individus les plus fragiles qui sont en priorité frappés par les licenciements. Alors qu’ils se sentaient bien adaptés à la société à travers leur travail, signe de la reconnaissance sociale, la perte de l’emploi est vécue comme la perte de la dignité. Nombreux sont les chômeurs qui partent à la dérive et se décompensent psychiquement. En ce qui concerne les personnes âgées, nous avons à répondre à ces questions pour comprendre leur sentiment : quelle place faisons-nous à nos aînés dans nos sociétés dites avancées ? Pouvons-nous continuer à assimiler la retraite à l’inutilité ? La perception de l’identité par la personne se trouve remise en cause. Il n’est pas étonnant que chez certains sujets le malaise à vieillir s’exprime autant par le corps que par des réactions psychologiques. Dans l’ensemble, toutes modifications du statut social et la perte des rôles entraînent un sentiment de ségrégation relative, surtout lorsqu’il s’agit de la cessation d’une activité professionnelle qui peut aboutir à une véritable désinsertion sociale.

Beaucoup de vos confrères estiment qu’en ayant recours trop systématiquement à ce type de médicament on choisit la facilité. Quelle est votre position ?

Demandons-nous si le praticien est vraiment à l’écoute du patient. Un généraliste fait en moyenne six à dix actes par heures, selon les chiffres admis par la Sécurité sociale. Comment peut-il avoir le temps d’entendre le malade ? De plus en plus, il est devenu un prescripteur de médicaments alors qu’il n’est pas seulement consulté pour des raisons de maladies. Par exemple, le plus souvent un patient demande un arrêt de travail parce qu’il se trouve devant des difficultés privées, professionnelles, sociales auxquelles il n’arrive pas à faire face. Jusqu’à une époque récente, seul le psychiatre était autorisé à prescrire des neuroleptiques. Sous la pression des industries pharmaceutiques, les médecins généralistes y ont été également autorisés. Peut-être y aurait-il là un contrôle à préciser par les pouvoirs publics ?

Vous mettez en cause les pressions des laboratoires pharmaceutiques. Comme s’exercent-elles ?

C’est très clair, il existe un matraquage publicitaire lié au fait qu’il n’y a quasiment pas de formation postuniversitaire pour les médecins généralistes. Les laboratoires pharmaceutiques les informent par des revues dans lesquelles ils sont à la fois juges et parties pour les convaincre de l’efficacité d’un produit. Cela s’accompagne, pour l’ensemble de la profession, de pratiques qui, bien que tendant à disparaître, persistent, comme les voyages à l’étranger sous couvert de séminaires.

Quels sont les principaux risques à redouter de prescriptions et de consommation presque incontrôlables de psychotropes ?

On va vers une déresponsabilisation générale, au niveau de la société, au niveau des médecins et au niveau aussi des individus. Pour les consommateurs, c’est une forme de toxicomanie. On endort la difficulté, on la masque, sans régler pour autant la cause de la souffrance mentale. Le problème se pose quasiment de la même façon en psychiatrie où l’on a cru trouver une solution dans le seul apport des neuroleptiques. Or, l’expérience a prouvé que s’il n’y a pas alliance entre traitements psychothérapiques, psychiatriques et traitement social de la maladie, il n’y avait pas de résultat durable et significatif. Le psychiatre et le psychanalyste sont de plus en plus sollicités par le social, mais l’illusion demeure que le malaise dans la société peut être réglé par les pilules. Il s’agit là d’un problème considérable de santé publique.

Propos recueillis par D. B.

http://www.humanite.presse.fr/journal/1994-05-10/1994-05-10-700210