Bonjour,
Plus que jamais, une question me hante. Depuis quelque temps, elle prend une dimension encore plus intense, peut-être à la lueur de ce que je vis en ce moment. Mais cette question nous concerne tous :
Qu’avons-nous à accomplir sur terre ?
Certains penseront que nous ne sommes là que par pur hasard. Que, dans le meilleur des cas, nous sommes issus du rêve, du désir de deux personnes, et que, ce désir d’enfant ayant été satisfait, ensuite nous avons grandi. Nous sommes passés par un processus éducatif qui relevait lui aussi du rêve de ces personnes, puis nous avons participé du système dans son ensemble, à des degrés divers, parce que ce système nous a intégrés dans son rêve, nous transmettant les valeurs qui étaient siennes, afin que nous les reconduisions.
En quelque sorte, nous ne serions alors que le produit de tout ce qui nous a façonnés, malgré nous, depuis nos fondements biologiques, dans nos gênes, jusqu’au étages supérieurs de nos émotions, nos pensées, dans ce curieux organe qu’est le néocortex.
D’autres penseront que nous avons quelque chose à accomplir, une chose indépendante de tous ces conditionnements qui s’emboîtent à l’infini. Nous aurions alors une dimension qui nous est personnelle, inaliénable, que rien ne saurait déterminer. Qui ne dépendrait que de nous, de notre faculté à désirer, à rêver notre vie. A nous de trouver laquelle.
Cela revient en fait à poser la question en ces termes : sommes-nous créateurs de notre vie, ou bien est-ce la vie qui nous crée ? Remplissons-nous une fonction qui nous aurait été assignée, dont nous ne ferions que nous acquitter au mieux, en croyant faire des choix, ce qui ne serait qu’une illusion… ou bien pouvons-nous choisir cette fonction, quitte à en inventer une, et nos choix sont-ils réels ?
Certaines personnes projettent sur moi leur rêve. Dans cette vision, je ne suis qu’un monstre, qu’il faut enfermer, punir, détruire. Elles me voient comme un déviant, un pervers qui fait du mal, qui cause du tort, un danger pour eux et leurs enfants.
D’autres personnes projettent sur moi tout autre chose. Pour elles, je suis un créateur qui, par le jeu de son œuvre, leur donne l’opportunité de se réaliser, d’aller plus loin. Quelqu’un comme eux, normal, mais qui aurait cependant une aptitude particulière à imaginer, à combiner formes, sons, couleurs, pour mettre au monde quelque chose de nouveau.
Comment comprendre que des visions si diamétralement opposées puissent exister, m’ayant pour centre ?
Ce qui m’effraie est que le combat semble se dérouler en-dehors de moi. On dirait que ces personnes luttent pour imposer dans la réalité leur vision fantasmée de moi. Faire en sorte que tout le monde y adhère, pour l’entériner. Je suis pris entre deux feux.
D’un côté, mon ex épouse et mes enfants, qui cherchent à convaincre que je suis le mal absolu, et que le seul devenir pour moi est l’enfer d’un cachot.
De l’autre, tous ceux qui croient en moi, et qui pensent que ma place est au sein d’une formation musicale, ou en train de peindre, ou d’écrire des romans. Qui savent que ne suis pas un saint, mais pas un salaud non plus. Qu’en tous cas, je n’ai rien fait de mal.
Ceux qui ont confiance en moi ne m’idéalisent pas. Je pense que leur vision est correcte. Je suis un homme comme eux, qualités et défauts inclus, et j’ai un potentiel à exploiter, qui est là, et qui leur permettra d’exploiter le leur. Je suis un sorte de catalyseur.
Mais ceux qui me détestent me prennent, eu aussi, pour un catalyseur. Je catalyse leurs fantasmes négatifs. Ils se cristallisent, se focalisent en moi, je ne suis plus une personne à part entière, mais un simple support psychique, un matériau propice à toutes sortes de projections fantasmatiques. Un réceptacle. Un écran. Je ne suis plus sujet, mais objet de leur discours accusateur. Ils luttent pour imposer cette vision disqualifiée de moi, cet éclairage si péjoratif. Et on dirait que leur combat se situe en dehors de moi, que je ne m’appartiens plus. Je ne suis plus qu’un nom sur des rapports qui me dissèquent, m’épluchent, m’étudient, me commentent. Je ne suis plus qu’un prévenu, un justiciable. Un cas à traiter. On m’a réifié, transformé en chose.
Je me sens par moments comme ces animaux dans les chaînes d’abattages, dont on recycle chaque partie. La viande qu’on mange, mais aussi les cornes ou le sang pour faire de l’engrais, la peau pour des vêtements, etc. Tout peut servir, tout est susceptible d’être rentable. Idem en ce qui me concerne : ma vie a été passée au crible, et je me sens morcelé, je ne suis plus que la somme des parties de moi qu’on exploite. Tel incident, relaté par tel témoin, n’est plus une simple anecdote mais devient un éclairage possible pour justifier à posteriori de ce dont on m’accuse. Tel mot, tel geste, ne sont plus des mots ou des gestes anodins, oubliés, mais se retrouvent au contraire répertoriés, consignés, mis en relation, en exergue, comparés, recoupés... Mon passé ne m’appartient plus, mon présent est empoisonné par mon passé, et on hypothèque mon avenir sans se préoccuper aucunement de mon ressenti. On a déjà décidé de la façon dont on me recyclerait. Morcelé, démembré, bientôt dévoré, comme le bœuf chez qui tout est si utile. Moi aussi, j’ai mon utilité, et j’avance sur le tapis qui m’amène, lentement mais sûrement, dans les mains de l’équarrisseur.
On m’a marqué au fer rouge. La plaie ne disparaîtra jamais. On a apposé sur moi un sceau infamant qui me nomme pédophile, et j’en suis mortifié. C’est comme si on avait injecté dans ma vie un venin qui se répand, qui pollue tout, qui s’immisce dans la moindre cellule. Cette part de moi a phagocyté tout le reste, mon identité profonde se confond avec mon parcours judiciaire. Avant, je n’avais pas d’existence sur ce plan et la justice ignorait tout de ma petite personne. A présent, je fais partie d’un jeu qui m’échappe, dans lequel je ne suis qu’un pion. Mais ce pion appartient au jeu. Du premier coup d’œil, on reconnaît la tour ou le cavalier du jeu d’échecs, du premier coup d’œil on identifie une carte à jouer. Pas de confusion possible. Moi, j’appartiens à la loterie judiciaire, à laquelle il n’est pas question de gagner gros, mais de perdre plus gros encore.
Ce qui est paradoxal, c’est que cette vision de moi, si elle s’imposait, finirait par gagner la réalité. Si ces gens réussissaient à m’enfermer, ça aurait des effets sur moi. Pour survivre dans un tel milieu, je serais obligé de m’adapter et au final, de ressembler à ceux avec qui on m’enfermerait, alors que je n’ai rien en commun avec eux pour l’instant.
Tout se passe comme si on cherchait à infléchir le réel pour le faire se conformer à un fantasme. Dans cette vision fantasmée, je suis objet de haine et susceptible de destruction plus ou moins rapide. Et ce que je suis en réalité n’a aucune importance, aucun poids concret dans ce jeu qui s’est engagé. On a lancé contre moi la machine judiciaire, des thèses s’opposent à mon sujet, mais quoi qu’il advienne, le doute subsistera toujours, et je le sais. Je resterai à vie entaché de cette histoire, présumé violeur d’enfants. Cette machine judiciaire ne peut plus s’arrêter et quelle que soit la conclusion à laquelle elle parviendra, reste que maintenant je fais partie de ses rouages, alors qu’avant je n’y appartenais pas.
Cette image du violeur d’enfants m’est étrangère. Elle n’est pas moi. Mais on l’impose dans ma vie, on l’oblige à entrer coûte que coûte, un peu comme un gamin qui forcerait une pièce d’un puzzle à entrer dans un autre, en frappant dessus à coups de marteau, en affirmant que c’est la bonne, contre toute évidence.
Mais rien n’est évident dans cette histoire et mon innocence n’est évidente que pour moi, et pour ceux qui me connaissent et n’ont pas choisi de me trahir.
Mon identité profonde n’est pas concernée par ce thème de la pédophilie, qui ne m’a jamais spécialement intéressé. Et voilà que, pour me défendre, pour tenter de comprendre ce qui est en jeu, je me retrouve à lire sur ce sujet, à devoir m’y intéresser malgré moi. Question de survie.
Est-ce mon destin ? Dois-je vraiment en passer par ces épreuves pour accomplir une sorte d’expiation de la folie de mon ex-femme ? Pour expier mon infidélité passée ? Ou quoi d’autre ? Cette période de ma vie est-elle nécessaire ? Suis-je là par hasard, ou bien cette accusation a un sens et lequel ?
Mon devenir est-il de rester libre pour créer et, ce faisant, apporter un bien au monde ? Et quel bien ? Je pourrais tout aussi ne rien produire, rester inerte, me contenter de recevoir la création des autres, par livres, télévision ou tout autre média, interposés. Tout le monde ne crée pas et si je n’abstenais de toute œuvre, l’univers n’en serait que si peu affecté…
Mon devenir est-il, au contraire, d’en passer par la case prison, de me métamorphoser en boule de haine, en bête féroce, en machine à survivre ? Et une fois recraché hors des murs du pénitencier, transformé en paria, à occuper dans le monde une fonction de repoussoir ?
En traversant ces épreuves, je cherche à comprendre si elles m’étaient assignées, depuis toujours. Si, en m’advenant, elles ne font pas que concrétiser une sorte de destin, inéluctable. Ma « fonction » sur terre était-elle de participer à la venue au monde de trois enfants, lesquels devaient ensuite me dévorer, comme les bébés araignées qui mangent leur mère dès les œufs éclos ?
C’est très difficile, cette haine qu’on reçoit par tribunaux interposés, ce rejet d’amour alors que mes enfants, je les ai aimés, du mieux que je pouvais, et j’ai tout fait pour leur apporter le maximum de bonheur. Maintenant, on dirait qu’ils ne savent de moi que ce que leur mère fantasme et colporte à mon sujet.
Comment ne pas devenir, ne serait-ce qu’un tout petit peu, aussi malfaisant qu’on me décrit ? La haine attire la haine. Déjà, je constate ces derniers temps que pour survivre il me faut me fermer irrémédiablement à l’absence de mes enfants. Je ne pense plus à eux, je les oublie. Ils ne reviennent que lorsque il est question de me refaire passer en procès. Ou alors, dans mes rêves, au détour de mon inconscient ; et quand je rêve de mes enfants, ça m’irrite profondément parce que ça vient troubler l’équilibre que j’ai réussi à reconstruire sans eux. La blessure se rouvre et je m’aperçois alors qu’ils me manquent, quand même. L’anesthésie, tout à coup, n’agit plus, et la douleur revient, fulgurante.
Je ne tolère plus que très difficilement la présence d’enfants. Dans un monde qui hurle à chaque instant l’absence des miens, comment supporter la présence de ceux des autres ?
Ne suis-je donc qu’un support ? Ma vie ne serait-elle qu’un artefact, une illusion ? Pendant des années j’ai cru avoir une identité, des projets, des rêves… En réalité, je n’étais qu’un véhicule pour que puisse s’incarner ce déchaînement de forces noires dont je suis le centre. Je me vois comme une cible.
La cible n’a pas d’existence propre. Elle n’est là que pour qu’on puisse tirer dessus. Elle s’imagine peut-être une vie personnelle, mais ça, c’est son problème. En réalité, elle n’a d’autre fonction que d’être visée. Voilà ce que je ressens par moments.
Je vous épargne le reste. J’en ai déjà assez dit.
[*]Pseudonyme
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