01/12/2005
Des mises en examen à la pelle, des condamnés qui hurlent leur innocence, des dizaines d'enfants arrachés à leur famille... Mais comment la justice a-t-elle pu multiplier à ce point les erreurs ? Récit.
Paul Marcel
Dans les assises pétrifiées s'élève une déclaration d'amour maladroite et poignante : « Sandrine est combative, dévouée, dynamique. Elle est magnifique. Elle a une chaleur qui se dégage, mais aussi, elle est petite. Elle a un coeur plus grand que cette salle. Je suis très fier d'en faire partie. » L'auteur de ces mots qui font briller les yeux des jurés se nomme Franck Lavier. Il aura 28 ans le 13 décembre. Dans le dossier d'Outreau, il est présenté comme une brute épaisse, un barbare violeur d'enfants. Il a été condamné à six ans de prison en juillet 2004, à Saint-Omer, mais, comme ses cinq compagnons de box, il a fait appel. Sandrine, son épouse, est à ses côtés. Elle a été condamnée à trois ans de prison avec sursis, mais pour « corruption de mineurs ». A son tour, elle parle de Franck et conclut : « On a fait plus de prison que de vie commune. »
Que s'est-il passé, dans les années 2001-2002, au tribunal de Boulogne-sur-Mer ? Pourquoi la justice est-elle devenue folle ? Jusqu'où se poursuivra la soustraction judiciaire qui aboutit déjà à un scandale alors que l'opération ne connaîtra son résultat final qu'en fin de semaine avec, forcément, plusieurs acquittements supplémentaires ? Près de quatre-vingts noms jetés en pâture par les enfants Delay, indubitablement victimes d'inceste, et leurs copains, moins tous ceux qu'il eût été grotesque de poursuivre tant les charges semblaient fantasmatiques. Reste dix-huit mis en examen, moins un qui est mort en prison en criant son innocence, moins sept acquittés en première instance... Quatre condamnés ont accepté leur peine, six hurlent à la méprise.
A qui la faute ? Des dizaines d'enfants ont été arrachés à leur famille, placés à travers le Pas-de-Calais, quand bien même leurs parents n'ont, pour certains, jamais été poursuivis. Des innocents ont subi des années de détention provisoire... A qui la faute ?
Faire un bouc émissaire du juge d'instruction de l'époque, Fabrice Burgaud, frais émoulu de l'Ecole de la magistrature, serait par trop commode. Car autour de lui gravitaient un procureur de la République chevronné, Gérald Lesigne, dont les réquisitoires poussaient à la roue, la chambre de l'instruction de Douai, dont les arrêts validaient aveuglément les actes d'instruction. Voilà pour l'institution proprement dite. Mais d'autres intervenants ont largement contribué au désastre. A la base, les assistantes maternelles et leurs « référentes », pleines de bonne volonté, ont joué auprès des enfants le même rôle que celui de M. Lesigne auprès du juge : elles ont ouvert les vannes au lieu de canaliser le débit.
Les débats du procès en appel ont permis de comprendre mieux encore qu'à Saint-Omer le processus accusatoire. Au tout début, les quatre enfants Delay, tout particulièrement Marc (1) et Victor, mettent en cause leurs parents et quelques voisins de la tour du Renard. Leurs assistantes maternelles, que les enfants placés appellent affectueusement « Tata », ne se contentent pas de consigner par écrit ce qu'elles qualifient aujourd'hui encore de « révélations ».
Violée, mais vierge... Elles questionnent, relancent, suggèrent. Se téléphonent entre elles pour recouper les propos et apposer des identités précises sur les signalements les plus vagues. Ainsi, quand Marc désigne le père d'un camarade d'école, sa « tata », qui connaît bien le notable en question, réplique : « Tu te rends compte, c'est un huissier ! » et instantanément, le « papa de Michel » devient « Alain Marécaux, huissier, qui habiterait Wirwignes, dont l'épouse se prénommerait Odile, qui aurait trois enfants ». A Marc, qui rédige inlassablement des listes de ses tourmenteurs présumés, il est un jour proposé double ration de dessert s'il accepte de dire qu'il exagère : il refuse. Une fois que la « tata connexion » a bouclé son enquête, les listes remontent au niveau des référentes, au service social du conseil général. Ces assistantes sociales confirmées entrent à leur tour dans le cycle infernal des questions insistantes. Elles rencontrent elles-mêmes les enfants, leur arrachent des noms. Stéphanie Lavier, par exemple, ne met jamais en cause ni sa mère ni son beau-père, interpellés dès mai 2001. Elle déclare au contraire, entre autres : « Franck, je l'aime comme mon vrai papa. » Pourtant, elle est régulièrement sondée, au cas où... Début 2002, au plus fort de la médiatisation de l'affaire - Daniel Legrand fils vient d'inventer le meurtre d'une fillette belge -, la « tata » de Stéphanie a acheté Le Nouveau Détective, dont la une est consacrée à l'« immeuble de la honte ». En pages intérieures, Franck Lavier figure en bonne place, « présumé innocent tant qu'il n'aura pas été condamné ». Le 11 février, Stéphanie porte à son encontre de terribles accusations : elle aurait été violée simultanément par lui et deux autres hommes, « deux dans mon devant, un dans mon derrière », précise-t-elle. Un examen gynécologique démontre que la petite fille de 6 ans est vierge, mais qui s'en soucie ?
La cour d'assises de Paris a appris la semaine passée ce qui n'avait jamais été mis au jour, que Stéphanie avait en réalité confié ses terribles « révélations » à... une jeune stagiaire des services sociaux. Les policiers chargés de l'enquête, eux aussi, ont fauté. Le capitaine Wallet, responsable de la brigade des mineurs au commissariat de Boulogne-sur-Mer, a mené dans la plus grande confusion et à la chaîne des entretiens de très jeunes enfants à peine séparés de leurs parents. Or aucun, ou presque, n'a été filmé, contrairement à ce que stipule la loi de 1998. Lorsque le fonctionnaire commence à réaliser que l'affaire ne « tient plus la route », il ne s'en ouvre à personne : ni au juge ni au procureur.
Viennent ensuite les experts psychologues. A Saint-Omer, la situation était ubuesque : d'un côté, dix-sept accusés, dont aucun ne présente un profil de pervers, ce qui aurait été logique au regard des faits présumés ; de l'autre, dix-sept enfants estampillés « crédibles » par des professionnels dont le militantisme, à l'évidence, l'a emporté sur l'impartialité. Tel enfant dessine une maison, un arbre et un petit bonhomme ? Une victime, assurément. Tel autre gribouille un scorpion, un Martien, une raie et une « musaraigne à grosse queue », il révèle un « stress post-traumatique » important.
Le juge, pour finir. Il était apparu, à Saint-Omer, comme un « technicien », selon son autoportrait glacial. Après les sept acquittements, son bon sens prêtait déjà à controverse. A l'issue des débats en appel, Fabrice Burgaud est encore plus fragilisé. Selon les avocats de la défense, le magistrat avait sciemment gardé sous le coude des pièces qui pouvaient jouer à décharge. Ainsi des « révélations » de Stéphanie à la stagiaire anonyme, qu'il n'a pas versées au dossier, sans doute parce qu'elles semblaient trop ahurissantes, dénonce Me Franck Berton, conseil de Franck Lavier. Ainsi du rapport « oublié » d'un gardien de prison qui, en février 2002, avait été troublé lorsque Daniel Legrand fils lui avait confié avoir menti au juge, s'accusant de manière fantaisiste dans l'espoir - évidemment déçu - d'obtenir une libération sous contrôle judiciaire.
A Paris, pour la première fois, Myriam Badaoui, jusqu'alors auxiliaire indéfectible de l'accusation, a reproché à Fabrice Burgaud de lui avoir soufflé des noms, des détails, des événements afin qu'elle lui accorde son précieux imprimatur. L'affaire d'Outreau, ce serait donc cela : des enfants traumatisés et imaginatifs, des copains entraînés dans le mensonge, un trio de pervers (Myriam Badaoui, Aurélie Grenon, David Delplanque, tous définitivement condamnés) délirants, des « tatas » complaisantes, des psychologues militants, quelques avocats commis d'office mollassons, des magistrats mus par un corporatisme détestable et soufflant dans la voile d'un Burgaud persuadé de tenir l'affaire du siècle. Le tout amplifié par des médias abreuvés à la source du tribunal et du commissariat de Boulogne. La boulangère et l'huissier sont en instance de divorce, le chauffeur de taxi ne dort plus. Franck et Sandrine Lavier ont sauvé leur amour. Ils espèrent que la cour d'assises leur accordera la réhabilitation qu'ils attendent depuis mai 2001. Stéphanie et Clara, leurs deux aînées, qui maintiennent leurs accusations au mépris de toute vraisemblance, refusent toujours de les revoir.
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