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Les professionnels au coeur de la violence psychologique

Extrait de La maltraitance psychologique, Editions Fleurus-Mame, Paris, 1996, 360 p.

Pr. Ch. Aussilloux

Perspectives

"Si la colère des parents est injuste, il serait tout à fait ridicule de l'attiser davantage par la violence, au lieu d'essayer de les faire revenir par la douceur".
Epicure, maxime 62.

La constatation ou le soupçon de l'existence de maltraitance psychologique implique les acteurs professionnels non seulement dans le domaine de leurs connaissances et de leurs techniques, mais aussi dans celui de leurs idées et pratiques personnelles sur les relations parents-enfant, et plus généralement adultes-enfants.

Ils sont amenés à prendre acte d'un versant de la réalité qui ne leur est pas familière : les membres des équipes de pédo-psychiatrie, habitués à travailler sur la dynamique des relations parents-enfants sont mal à l'aise quand les modalités d'expression de cette souffrance se traduisent par une maltraitance nécessitant le recours à un tiers social ou judiciaire ; les travailleurs sociaux engagés dans la compréhension des problèmes d'organisation de vie et le soutien aux potentialités des parents dans le domaine éducatif sont peu préparés à admettre qu'il faut à la fois prendre des mesures concrètes et parfois urgentes pour sauvegarder l'enfant, et maintenir sur le plan symbolique un lien entre l'enfant et ses parents...

Les difficultés que rencontrent les professionnels sont d'abord imputées à l'inexistence ou tout le moins la non disponibilité de connaissances suffisantes dans le domaine.

Il est vrai que cette insuffisance de connaissances existe, liées en partie au faible nombre de données validées autant sur l'enchaînement des causes que sur les manifestations précoces, ou sur les conséquences sur le long terme. Le problème est d'autant plus difficile que les variations culturelles modifient à la fois la réalité de ces phénomènes et leur perception par le groupe social, et que les connaissances ne peuvent pas être transposées telles quelles d'une époque à une autre et d'un lieu à l'autre.

De ce fait, on assiste actuellement à la juxtaposition d'opinions très différentes, parfois au sein d'une même équipe, en tout cas dans les réunions multidisciplinaires :
- sur le plan de la prévalence, pour certains les phénomènes de maltraitance psychologique sont rares, voire inexistants dans la pratique quotidienne, et ils ne sont reconnus que comme accompagnement de sévices physiques ou sexuels. Pour d'autres au contraire ils sont très fréquents, passent inaperçus et doivent faire l'objet d'une vigilance, voire d'un soupçon systématique à partir d'une sensibilisation de toutes les personnes qui s'occupent d'enfants à titre professionnel, familial ou bénévole.
- sur le plan des stratégies de lutte contre la maltraitance, certains sont convaincus qu'elle relève de moyens spécifiques, voire d'équipes spécialisées. D'autres au contraire considèrent ces phénomènes comme une des conséquences parmi les autres du malaise général dans les relations parents-enfants et estiment qu'il s'agit d'une des tâches de base des ser-vices médicaux, sociaux et psychologiques de prévention et de soins.
- sur le plan scientifique les uns affirment que la priorité de la recherche est l'étude des particularités observables du fonctionnement psychologique de l'ensemble familial auquel appartient l'enfant soumis à une maltraitance psychologique. En effet, il s'agit de phénomènes complexes, dont la description doit encore s'enrichir, qui relèvent de mécanismes multiples encore à découvrir et qui doivent faire l'objet d'études pour asseoir les techniques de soins sur des connaissances plus précises.

Pour d'autres au contraire, les priorités de la recherche doivent porter sur la prévention de cette maltraitance, tant il est clair que dans un grand nombre de cas, sinon tous, le maltraitant a été lui-même dans une situation antérieure de vulnérabilité et que les formes que prennent les maltraitances psychologiques sont si variables qu'elles défient les efforts de description minutieux. Le travail actuel réalisé par plusieurs équipes dans la période périnatale pour la prévention des difficultés interactionnelles précoces paraît montrer son efficacité, et amène à penser que les situations ultérieures de maltraitance se raréfieront.

Pourtant les Professionnels, dans les domaines judiciaire et administratif, dans celui du travail social ou dans le champ médical, pédiatrique ou pédo-psychiatrique, ont à leur disposition un savoir réel, certes limité et faisant l'objet de réévaluations constantes, mais pouvant servir dores et déjà à formaliser des pratiques diagnostiques et de prise en charge.

La définition de la maltraitance psychologique est malaisée quand il faut déterminer les limites par rapport à certains comportements normaux exagérés. Mais ceci ne doit pas faire oublier que ces problèmes de délimitation concernent les cas les moins fréquents: dans la majorité des situations le problème diagnostique ne se pose pas, à partir du moment où l'on accepte cette éventualité et où l'on se donne les moyens multidisciplinaires de l'observer.

On peut remarquer le caractère convergent des descriptions cliniques, et surtout de la prise en considération, dans des situations pratiques évoquées, des facteurs de vulnérabilité des adultes, des symptômes actuels de l'enfant, des risques évolutifs ultérieurs et des modalités d'interaction entre tous les partenaires y compris les intervenants professionnels. II s'agit là de l'illustration de ce que Frédéric Jésu appelle une approche de santé publique.

II faut tenir compte aussi du retentissement personnel sur les membres des équipes qu'ont ces phénomènes de maltraitance psychologique malgré les défenses professionnelles.

La fréquence des situations peut avoir un effet apparent d'habituation, de "vaccination" par rapport aux affects traumatisants, mais il en résulte parfois, à bas bruit, sans que la relation de cause à effet soit toujours perçue, des sentiments de découragement, de dévitalisation de la vie professionnelle pouvant déborder sur la vie personnelle et entraîner les phénomènes si connus d'échappement, par la mutation, le changement de rôle ou l'enkystement.

Dans d'autres cas, la répétition des situations de maltraitance peut entraîner une augmentation brusque des phénomènes d'intolérance professionnelle, une appréhension devant le risque d'exposition à tout nouveau traumatisme, comme par un "mécanisme anaphylactique", avec des manifestations aiguës et des phénomènes d'entraînement pour les autres membres de l'équipe.

La difficulté à se situer personnellement par rapport à la maltraitance psychologique peut se traduire par des adhésions à des positions théoriques et à leurs conséquences pratiquées, sans l'esprit critique nécessaire. Ceci favorise un esprit polémique qui est toujours la marque du malaise personnel dans les débats scientifiques.

La position la plus efficace, du point de vue de l'économie psychique personnelle, est "de ne pas y croire", comme le remarque Zamet, en prenant pour prétexte les exagérations manifestes dans certaines descriptions, en s'appuyant sur le flou des définitions et sur la relativité culturelle : la maltraitance existe, mais pas ici, pas dans ces milieux.

Insister au contraire sur la fréquence très grande, sur l'existence de formes atténuées, sur la jonction avec l'exigence éducative, toujours porteuse d'une certaine violence comme le rappelle Frédéric Jésu, peut servir à banaliser le problème, à le normaliser.

Préconiser une hyperspécialisation, une sophistication de l'abord du problème peut avoir comme conséquence de le détacher de son contexte de production, d'en faire une pathologie spécifique réservée à une catégorie désignée en raffinant sur les types et sous-types classificatoires.

La justification de moyens spécialisés permet de mettre à distance des situations banales, que tout un chacun, à titre personnel ou professionnel peut rencontrer.

Prôner d'abord la prévention en amont de la survenue du problème, par des moyens psychologiques ou sociologiques adaptés peut être un moyen d'échappement face à la situation actuelle dans laquelle on est parfois confronté à une impuissance : "Ah, si on avait fait cela quand l'enfant était jeune, ou si on ne l'avait pas fait !"

La maltraitance psychologique est interactive

Quand il s'agit des parents ou de personnes du groupe familial et social non mandatés professionnellement pour s'occuper de l'enfant, on peut estimer que les maltraitants ont été des "mal traités", à des niveaux différents : les plus élémentaires, biologiques et génétiques pour certains ; de façon manifeste par leur environnement au cours de leur développement; et très souvent par leur environnement actuel, exclusion sociale ou intra-familiale.

Les maltraitants sont en risque d'être maltraités, par les modalités de prise en charge qui leur sont imposées du fait d'une inadéquation fréquente du type et du rythme d'application des solutions, des complexités des procédures et surtout des multiplicités d'interlocuteurs.

Quand il s'agit des professionnels, on peut faire une description en partie symétrique. Toutefois, rien n'est encore écrit sur leurs éventuelles caractéristiques génétiques !

Les professionnels peuvent avoir été mal traités dans leur environnement antérieur dans la phase de leur formation professionnelle de médecins généralistes, pédiatres ou pédopsychiatres, de travailleurs sociaux ou d'enseignants, de magistrats. Cette maltraitance s'effectue alors le plus souvent par défaut dans deux registres différents : l'absence d'information suffisante sur le problème et sur le rôle que le professionnel sera amené à jouer : surtout l'absence de formation au travail multidisciplinaire.

Les professionnels peuvent être maltraités par leur environnement actuel, quand le partage d'expériences et le soutien d'une équipe ne sont pas à la mesure des difficultés rencontrées. On peut observer pour eux aussi des phénomènes d'exclusion, de travail solitaire, à la merci de la faute professionnelle et du jugement implicite par les pairs, parfois explicite par la justice.

La prévention, le diagnostic et le traitement de la maltraitance psychologique doivent être interactifs.

Prévention

La multiplicité des facteurs qui favorisent l'apparition de la maltraitance, sur le plan médical et psychologique, sur le plan économique, culturel et social, la variété des niveaux auxquels ces facteurs interviennent, impliquent dans la prévention des acteurs multiples, non spécialisés sur ce problème. La "Bien Traitance" est l'affaire de tous ! II ne peut pas exister de programme de prévention spécifique de la maltraitance psychologique, mais un effort constant des personnes et des structures, des actions spontanées et des stratégies réfléchies pour limiter les facteurs individuels de vulnérabilité des futurs et actuels parents et autres adultes qui s'occupent d'enfants.

Par rapport à la violence que vient signer la maltraitance, les professionnels des milieux enseignants, des structures soignantes, des services sociaux, doivent se demander comment, par l'exercice de leurs fonctions, ils renforcent ou affaiblissent les capacités de leurs clients à gérer les conflits en restant dans un cadre social et culturel établi, à exercer normalement leurs responsabilités d'adultes et de parents.
"La Justice ou l'Injustice n'existent pas par rapport aux êtres qui n'ont pas pu conclure de pacte pour ne point se nuire mutuellement" (Epicure, maxime XXXII).

Diagnostic

L'analyse de la situation doit se faire, dans toute la mesure du possible, avec les premiers intéressés, l'enfant lui-même et les adultes que l'on pense maltraitants.

Il arrive parfois que l'impact émotionnel de la découverte d'une éventualité de maltraitance empêche le professionnel de le faire, parce qu'il a besoin de l'éclairage de membres de son équipe et de s'appuyer sur la réflexion d'une réunion multidisciplinaire. Ces précautions sont justifiées si elles peuvent être prises dans des délais adaptés à la situation et si elles permettent d'aborder ultérieurement le problème dans les meilleures conditions possibles avec les premiers intéressés. Le risque est de passer à l'affirmation de la maltraitance à partir du soupçon initial d'un professionnel, renforcé par les inquiétudes des membres de l'équipe à qui il en a fait part pour aboutir à une "chaîne de signalement" et à un plan d'action avant d'avoir pu parler vraiment avec l'enfant et les maltraitants soupçonnés. Ce court-circuit a des effets négatifs sur le diagnostic, et des conséquences fâcheuses pour les prises en charge ultérieures, avec le risque d'ajouter aux maltraitances familiales éventuelles des maltraitances sociales certaines.

L'analyse de la situation doit se faire en utilisant les modes d'abord différents des diverses catégories professionnelles impliquées ou à impliquer. Dans d'autres domaines on a souligné le risque de la "pensée unique"... C'est un indice de dysfonctionnement si, par rapport à un cas concret tout le monde utilise la même grille de lecture, renforce la position de l'autre en répétant les mêmes arguments au lieu de prendre du recul et d'en appeler à sa propre technique. Le travail d'équipe, au niveau du diagnostic, est de mettre en perspective les différents points de vue, de repérer les points communs et les priorités qui permettent de prendre une décision rapide dans la réalité tout en gardant à l'esprit les autres aspects qui pourront prendre de l'importance dans la dynamique de la situation au cours de son évolution.

Traitement

C'est à ce niveau que les désaccords entre professionnels peuvent prendre le plus d'acuité. Ils se règlent parfois par l'élimination plus ou moins délibérée d'un ou plusieurs partenaires de l'action proprement dite ou de son suivi.

Cette élimination est parfois le résultat d'un choix par une équipe engagée dans l'action.

II peut arriver qu'une équipe de pédo-psychiatrie gère elle-même une maltraitance avérée, sans en informer quiconque, par confiance dans ses capacités à promouvoir un changement suffisant, et surtout par défiance pour les interventions inopportunes des services sociaux ou judiciaires, voire de tel attaché territorial ou de tel magistrat. Ce faisant ils se mettent hors la loi, dans un domaine où c'est de cela qu'il s'agit. Ils utilisent des solutions qui sont à leur disposition au nom de la thérapeutique, pour assurer la protection de l'enfant, s'illusionnant sur leurs capacités à gérer toutes les dimensions du problème, y compris la durée nécessaire des mesures et la variabilité de l'adhésion parentale.

II peut arriver aussi que dans une situation précise, les travailleurs sociaux, au nom de l'urgence, négligent de demander le concours d'un psychiatre ou d'un psychologue. Ils sont convaincus que cela les empêcherait de prendre les mesures rapides et concrètes qui s'imposent, en prêtant aux "psy" une position systématique de maintien des liens dans la réalité entre l'enfant et ses parents, se traduisant toujours par la vie commune en famille ou des séjours ou visites dans des conditions impossibles à exécuter.

Dans d'autres cas, des équipes qui devraient s'engager de façon complémentaire s' auto-éliminent. Ainsi, alors que plusieurs équipes sont amenées simultanément à se poser la question de l'existence d'une maltraitance, tout se passe comme si chacune essayait de faire endosser la responsabilité du signalement, puis du suivi à une autre. Les arguments utilisés sont d'ordre théorique, en faisant appel aux différences de "mandat" entre Justice et Aide Sociale à l'Enfance, aux différences de fonction entre soins et protection ; ils sont aussi d'ordre pratique du fait de l'insuffisance de moyens, ce qui permettra de justifier que, pour un enfant dont l'état de santé nécessite pour un temps l'admission en institution de soins on pratique une main-levée des mesures judiciaires !

Les dysfonctionnements observés pour le traitement de la maltraitance psychologique sont en rapport avec deux difficultés qui ne lui sont pas spécifiques mais qui s'y retrouvent à leur maximum :
- nécessité de prendre en considération de façon simultanée l'ensemble des exigences : protection de l'enfant dans la réalité, sanction à l'égard des maltraitants, analyse du risque actuel et à venir d'une répétition, compréhension du processus qui a amené dans cette situation, maintien et élaboration des conditions qui permettent à l'enfant de se structurer. On attend de chacun qu'il puisse mettre en ? uvre sa compétence et ses moyens propres dans une action globale. On attend de l'équipe multidisciplinaire qu'elle permette au Juge ou à l'Attaché Territorial, selon les situations, que des décisions soient prises dans la réalité ; mais aussi que des évaluations périodiques permettent l'adéquation des mesures à l'évolution des situations. Les organisations souvent auto-centrées des institutions et les problèmes de partage de responsabilité rendent difficile l'organisation pratique du travail en commun : traditionnellement, la tendance est au travail en relais, ici il faut travailler à plusieurs en même temps selon des modalités différenciées.
- la deuxième difficulté réside dans la contradiction entre rapidité et continuité d'intervention : ce qui commence comme une urgence au moment de la révélation, nécessite un traitement sur une longue durée pour accompagner le développement de l'enfant et les évolutions des personnes de sa famille et de son entourage. Cette continuité, cette durée ne peuvent pas, à l'expérience, reposer sur une seule personne, même soutenue par une équipe. Et pourtant, l'enfant comme les adultes, attendent une relation personnalisée, ils s'appuient sur des liens progressifs de confiance, y compris quand le professionnel a été amené à assumer des positions d'autorité pas toujours comprises. Il y a là une contradiction entre les impératifs de l'action prolongée et les moyens humains, professionnels et personnels qui la supportent.

Conclusion

La maltraitance psychologique d'un enfant par ses parents et plus généralement par les adultes qui s'occupent de lui n'est pas nouvelle, comme la littérature en porte témoignage. Néanmoins il y a relativement peu de temps que les professionnels en sont et s'en sont saisis.

On peut constater qu'un certain nombre d'équipes ont fait des efforts de formation sur le plan de leurs connaissances et sur le plan de leurs pratiques. Mais ceci est loin d'être généralisé et dépend encore de l'engagement personnel de telle ou telle individualité. La recherche est absolument indispensable à tous les niveaux, elle n'a de sens que si elle porte à la fois sur les aspects de prévention, de diagnostic et de traitement. Il paraît capital que dans tous ces domaines l'accent ne soit pas porté exclusivement sur les partenaires directs de la maltraitance - le maltraitant et l'enfant -, mais que la réflexion porte sur les facteurs qui sont protecteurs par rapport à celle-ci.

Ces recherches micro-sociologiques, l'amélioration des connaissances des processus psychologiques qui permettent de bien traiter un enfant, doivent porter sur le milieu social ordinaire, dans toutes les situations à fort potentiel d'établissement et de modification des liens d'attachement entre enfant et adulte.

Elles doivent aussi porter sur le fonctionnement des réseaux professionnels dans les situations de vulnérabilité, à l'occasion du diagnostic et des modalités de prise en charge. C'est cette perspective de recherche évaluative qui permettra aux professionnels de s'inscrire dans les interactions comme des "mieux traitants".

Pr. Ch. Aussilloux