07/12/2005
A l'Ecole nationale de la magistrature, c'est la direction qui a renforcé l'enseignement sur la déontologie et l'éthique.
Laurence de Charette
«DES ERREURS, on en fera certainement... Mais on espère pas de la même ampleur ! Outreau, ce n'est pas la question d'un seul juge, c'est un enchaînement de choses qui ne se produit pas tous les jours...» Parler de l'affaire d'Outreau à l'Ecole nationale de la magistrature (ENM), ce n'est pas engager une conversation légère. Installés dans le recoin d'une «alvéole» – ces minis salons répartis dans le hall de ce bâtiment ultramoderne de Bordeaux –, les délégués de la dernière promotion débattent avec passion. Cette semaine, à l'ENM, les «auditeurs de justice» (les futurs magistrats en formation) achèvent leur cycle de cours théoriques.
Après huit mois passés au sein de l'Ecole, ils vont rejoindre, début janvier, le terrain pour un stage pratique de près d'une année dans un tribunal. Pour la première fois, ils vont se frotter au quotidien de ce métier pas comme les autres. «J'en attends beaucoup», explique Céline. Les cheveux courts, de petites lunettes posées sur son regard volontaire, la jeune femme de 26 ans a déjà tracé son chemin depuis longtemps : elle veut devenir juge d'instruction, et vivre dans sa région natale, près de Saint-Omer... C'est dire si elle a suivi les déboires du juge Burgaud. «Mais ici, on est trop loin du concret, on n'en parle pas assez», estime-t-elle.
Au milieu du hall principal, pourtant, les derniers articles de presse consacrés au procès d'Outreau sont accrochés aux panneaux muraux, consacrés à l'actualité. Mais le sujet, expliquent les élèves, n'a pas été abordé pendant les conférences. Lundi matin, le débat a pourtant émergé, au cours de plusieurs «directions d'études» – exercices pratiques en petits groupes – consacrées ce jour-là à «l'éthique» dans la magistrature.
La crainte de l'erreur
Ici, personne n'envisage de faire peser tout le poids d'Outreau sur les épaules d'un seul homme, le jeune juge d'instruction. «Il n'y avait pas que Burgaud, mais aussi le juge des libertés, le parquet, les experts, etc.», expliquent aussi bien les élèves que les magistrats formateurs. Mais la crainte de l'erreur est présente dans tous les esprits. «Chaque cas suscite de nouvelles questions auxquelles il faut trouver des réponses. Juger restera toujours complexe», note Samuel, futur magistrat et délégué de promotion. «Mais la technique, le droit, sont là pour nous guider, estime au contraire Marie-Laure. Au bout d'un moment, juger doit devenir un métier comme un autre.» Béatrice, elle, a déjà fait sien cet adage pourtant peu rassurant pour le justiciable : «La vérité judiciaire n'est pas la vérité absolue.»
Le doute, c'est précisément l'un des enseignements que veut transmettre la prestigieuse école de la magistrature. «Il faut instiller la culture du doute, estime Michel Allaix, adjoint du directeur. C'est d'autant plus important qu'arrivent chez nous des gens brillants, dont le parcours n'incite pas forcément à la remise en cause.»
Les penseurs de la magistrature de Bordeaux n'ont pas attendu le verdict pour tirer quelques leçons pratiques de l'affaire d'Outreau. Après le premier procès, l'école a renforcé l'enseignement consacré à l'éthique et à la déontologie.
Des cessions pour analyser l'affaire Outreau
Le programme a également été revu pour faire travailler les élèves sur le recueil de la parole des enfants, mais aussi sur la question de la preuve – notamment pour insister sur la distance nécessaire du juge vis-à-vis des expertises... Comme l'a suggéré le rapport du procureur général Viout, qui a tracé des pistes de réformes pour éviter d'autres «Outreau», l'ENM a également veillé à plus de cohérence dans la façon d'enseigner la procédure d'instruction.
Le nouveau directeur de l'école, Michel Dobkine, annonce pour 2006 des cessions consacrées à l'analyse de l'affaire d'Outreau. «Outreau ne peut pas s'analyser uniquement comme une défaillance de la formation des magistrats, estime-t-il, mais je pense qu'il faut développer dans la profession une culture plus collective, plus délibérative.» Le nouveau directeur voudrait également rendre obligatoire les formations lorsqu'un magistrat change de fonction et travailler à l'«ouverture» de la magistrature.
Au sein de l'Ecole, toutefois, les conséquences d'une éventuelle erreur judiciaire et la responsabilité du magistrat restent des questions qui fâchent. «On ne devient pas magistrat sans savoir que le corollaire du pouvoir, c'est la responsabilité», lâche Laurent, qui compare la tâche du juge à celle d'un chirurgien : «Les erreurs sont dramatiques, mais elles peuvent toujours se produire... Aujourd'hui, la société attend sans doute trop des magistrats.»
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