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L'INVITÉ DU MOIS

Le Docteur Paul Bensussan

Psychiatre, expert près de la Cour d'Appel de Versailles


Il est l'auteur de :

Belfond Octobre
1999

Belfond Mars
2002
Odile Jacob Février
2004

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Le Docteur Paul Bensussan est psychiatre et expert près la Cour d’appel de Versailles.

Bien avant le séisme d’Outreau, il a alerté ses pairs comme les magistrats sur les dangers d’une interprétation littérale de la parole des enfants lors d’expertise psycho-juridique et dénoncé les ravages et les dérives causés, dans le domaine de la protection de l’enfance par l’idéologie ou le militantisme. Bien que mettant uniquement l’accent sur la nécessité d’une approche technique de ces questions sensibles, sur l’importance de ne pas confondre investigation et soin, réparation judiciaire et réparation psychologique, son propos était alors difficilement audible.

Le rapport de la Commission VIOUT a pourtant repris plusieurs de ses préconisations : le terme de crédibilité a désormais disparu du jargon et de la mission de l’expert, l’attention des magistrats a été attirée sur la position délicate des experts impliqués dans des milieux associatifs, la nécessité de formation continue et spécifique des experts est désormais reconnue. Plus récemment, Paul Bensussan a été entendu par la commission ESTROSI, chargée de donner un avis sur la nécessité d’intégrer la notion d’inceste dans le Code pénal.

Les travaux actuels de Paul Bensussan portent entre autre sujets sur le syndrome d’aliénation parentale.Le 19 mai 2005, il va animer une conférence-débat sur l’Aliénation Parentale, à l’Assemblée Nationale, Paris France.


Interview du Docteur Paul Bensussan,
psychiatre, psychothérapeute, expert auprès des tribunaux.

Cette interview est un court extrait de l'article que le docteur Bensussan
a écrit pour la revue belge "Divorces et Séparations", Editions Labor (présentation de la revue, fichier format PDF), dans le numéro thématique n°3 consacré à l'Alinénation Parentale qui va paraître
au début du mois de juillet.
Pour commander cette revue :
Bon de commande de la revue aux éditions Labor (format PDF).
Editions Labor
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contact : vanmullem@labor.be
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Souvent désigné par des magistrats dans des contextes de séparations parentales, le docteur Bensussan a particulièrement travaillé sur la question du mensonge et de la sincérité en situation d’expertise, que ce soit dans ses travaux sur les fausses allégations d’abus sexuels ou le phénomène d’aliénation parentale. Il est l’un des premiers en France à avoir proposé l’éradication du terme de crédibilité du jargon et de la mission des experts, bien avant que son propos ne soit dramatiquement illustré par l’affaire d’Outreau.  

En tant qu’expert psychiatre, comment définiriez-vous le syndrome d’aliénation parentale ?

Le problème de la définition de l’aliénation parentale suscite, comme vous le savez, polémiques et controverses. Il n’y a là rien d’étonnant, puisque certains vont jusqu’à contester ... l’existence même du phénomène, au seul motif qu’il ne figure pas encore dans les classifications internationales des troubles psychiatriques (européenne ou américaine). C’est pourquoi, parmi les définitions actuelles, je préfère la plus simple, qui n’inclut pas la cause ou l’auteur du désordre : je définirais donc le syndrome d’aliénation parentale comme le rejet injustifié et inexplicable d’un parent par un enfant.  

Ce syndrome se manifeste-t-il uniquement lors d’une séparation ou d’un divorce ?  

Les utilisateurs du concept d’aliénation parentale comme ses détracteurs se réfèrent généralement aux situations de séparation : si ce cas de figure est le plus fréquent il faut rappeler que le phénomène ne se limite pas à ces situations.

Les réactions passionnelles que suscite ce concept sont cependant symptomatiques des divorces non-consensuels, qui se produisent lorsqu’une des parties demande le divorce et que l’autre oppose une résistance passive. Et l’on sait à quel point ce type de divorce est propice à la surenchère et à l’escalade.

Dans ces situations, il est fréquent que celui ou celle qui se sentant trahi, meurtri, délaissé ou dupé par son conjoint éprouve une souffrance telle qu’elle lui ne lui permet plus de distinguer lien conjugal et lien parental. Un conflit s’exacerbe alors autour de la question de la garde de l’enfant. Celle-ci devient un enjeu pratiquement vital (au sens le plus narcissique) pour les parents. Tous les deux se disputent la garde. Le parent délaissé n’imagine pas pouvoir se passer de la présence de cet élément essentiel à sa survie affective et psychologique. Le parent « menacé » quant à lui, peut ne pas supporter de voir son passé et son avenir anéantis par la rupture des liens avec son enfant. La survie psychique des individus est donc en jeu. Seule cette dimension nous permet de comprendre l’atmosphère passionnelle générée par ces situations.

Que pensez-vous de cette dénomination ?

Le terme de « syndrome » devrait être abandonné parce qu’il comporte une connotation extrêmement médicale qui contient en elle-même plus d’un paradoxe. D’une part, ce syndrome n’est pas encore reconnu par la littérature psychiatrique comme une pathologie. D’autre part, il s’agit d’une pathologie de la relation plutôt qu’une pathologie de l’individu.

Par ailleurs, le mot « aliénation » fait peur parce qu’il évoque l’univers de la folie. Certes, au stade ultime et le plus sévère, c’est une sorte de folie et une authentique maltraitance psychologique, mais je crois que dans l’esprit de « l’inventeur » de ce terme, le mot « aliéné » était à comprendre au sens étymologique de « devenir étranger, devenir autre ». Un parent devient étranger et un enfant devient autre.

Par contre, le fait que ce phénomène soit nommé et assimilé à une entité morbide peut rassurer celui qui est affecté : « ce que je vis, ça existe, je ne suis pas seul. » La reconnaissance de cette entité permet de suivre des recommandations (s’accrocher, continuer à payer la pension alimentaire, etc.) et de prendre conscience des possibilités d’évolution. D’une façon indirecte, on pourrait donc dire que le fait de nommer l’aliénation parentale contribue indirectement à en améliorer le pronostic en favorisant la reconnaissance précoce (par les parties, mais aussi par les professionnels).

Qui est généralement le parent « rejeté » ?

D’emblée une précision s’impose : sans pour autant faire de sexisme, il y a une majorité de pères qui se reconnaissent dans ce problème. Au point que certaines sensibilités féministes, s’appuyant sur l’absence de ce syndrome dans les nosographies (classifications des maladies) en ont fait une pure invention de la cause paternelle, alimentant ainsi des polémiques purement sexistes. L’explication de la forte prévalence masculine est en fait très simple : le parent aliénant (celui qui induit ou favorise le rejet) est dans la plupart des cas le parent gardien, alors que le parent aliéné (rejeté) est majoritairement le parent non-gardien . Ainsi expliqué, le sex-ratio devrait susciter moins de réactions haineuses et passionnelles. Je dirais même qu’avec l’avènement de la résidence paritaire (garde alternée) il devrait tendre à une quasi-parité.

Il convient aussi de poser le cadre juridique d’émergence du syndrome d’aliénation parentale. Dans le cas d’un divorce non-consensuel – lorsque l’un est demandeur et que l’autre lui oppose une résistance passive – on est acculé à utiliser la procédure pour faute alors qu’on ne l’aurait pas nécessairement souhaité. C’est la seule voie possible.

La logique de la procédure pour faute, son mécanisme, sa perversion entraîne des surenchères. D’une part, il faut prouver la faute, voire ... l’inventer, ce qui entraîne inévitablement des escalades. D’autre part, il y a une distinction à effectuer entre la victime, qui a droit à la réparation du dommage psychologique (aux yeux du juge, la personne « abandonnée  incarne souvent la victime), et le « coupable » (celui à l’origine de la séparation) qui doit assumer, payer – à dans tous les sens de ce terme- la séparation qu’il a désirée et initiée. La personne qui souffre psychologiquement obtient malgré elle une espèce de légitimité renforcée. Elle est souvent juridiquement en position de force. Par le biais du conflit de loyauté, l’enfant, souvent mais non toujours, prend position pour le parent qu’il perçoit comme une victime, celui qui est quitté. En agissant ainsi, l’enfant participe à la réparation psychologique du parent qu’il perçoit comme une victime mais assure également, de façon plus égocentrique, sa propre sécurité : il est désormais aux côtés de celui qui occupe, dans la procédure, une position de force.

En général, le parent rejeté est le parent non-gardien, perçu comme coupable ou à tout le moins responsable : d’ailleurs, pour que l’enfant exprime avec autant de détermination (de « courage », lit-on sous la plume d’experts peu au fait du phénomène) son hostilité, il a bien fallu qu’il y ait, au minimum, des fausses notes, voire de graves erreurs, dans la relation parent-enfant  ?.  

Quels symptômes peuvent manifester les enfants victimes d’un SAP ?  

Ce qui est frappant, c’est qu’à court terme, les enfants présentent peu de troubles. Ils vont bien, au moins en apparence. Mais l’absence de troubles à court terme ne garantit pas un bon pronostic à moyen et long terme.

Généralement, les enfants n’éprouvent pas de culpabilité. Ils ont une représentation manichéenne du monde. Pour eux, il y a le « bon parent », celui qui leur assure le plus de sécurité et à qui ils s’identifient, et de l’autre côté le « mauvais parent ».

Eux sont aux côtés du « bon parent », perçu comme victime mais en réalité souvent le plus fort dans la procédure. Ils lui font allégeance de loyauté en se comportant comme de bons petits soldats.

Par ailleurs, la prestation du parent aliénant (désireux de prouver à tous sa « compétence ») étant parfaite dans tous les domaines : (scolaire, loisirs, activités culturelles…), l’expert risque d’être conduit à une description angélique ou lénifiante de la situation. Il peut hésiter à bousculer cet ordre y compris dans l’hypothèse où il décèlerait, chez l’enfant, un discours ou une attitude suspects d’induction.

Existe-t-il des éléments qui permettent de conclure avec certitude à la présence d’un SAP ?

La première démarche consiste à vérifier qu’on est bien en présence d’un rejet pathologique et non d’un rejet « normal », comme il peut s’en manifester notamment à l’adolescence ou dans d’autres circonstances.

Pour ce, il convient d’évaluer ou de prendre en compte certains critères.

En amont existe-il des ingrédients qui font craindre une évolution vers un SAP ?

Oui, il existe des formes légères de SAP ou des situations qui contiennent en germe les ingrédients du SAP. Lorsqu’il y a confrontation de l’enfant à la procédure, immersion de l’enfant dans le dossier, difficultés autour du patronyme, problèmes d’accès du parent non-gardien aux informations scolaires, médicales, transitions difficiles d’un domicile à l’autre (on est confronté à des scènes tragi-comiques autour des sacs qui reviennent vides, des vêtements qui reviennent sales…). Il y a un tel rejet de l’univers de l’autre qu’on n’accepte même pas qu’il arrive avec des vêtements de chez lui, des jouets…). Parmi les prémisses qui laissent présager la survenue d’un SAP, il y a aussi l’alibi qui consiste à laisser le choix à l’enfant : « – Je te passe ton fils, il a quelque chose à te dire. – « Papa je ne veux pas venir chez toi ce week-end, je te repasse maman. »

Comment peut-on expliquer qu’un parent puisse en arriver à broyer littéralement son enfant, tant au niveau de ses racines que de son identité ? S’agit-il de personnes atteintes de troubles psychiatriques ?

Je ne fais pas partie de ceux qui pensent que le parent aliénant a toujours une personnalité pathologique. Il existe un risque de sur-diagnostic des pathologies parce qu’on est confronté à des situations passionnelles où les émotions sont exacerbées : la haine et le dégoût suintent. Pour moi, le SAP est une pathologie des relations familiales avant d’être une pathologie de l’individu. Le sentiment de révolte et de colère est tel chez le parent rejeté (aliéné) qu’il induit chez lui l’envie de riposter et de se justifier auprès de l’enfant. Il faut une très grande qualité morale et psychologique pour ne pas tomber dans ce travers. C’est pourtant tellement dur, qu’il est difficile de blâmer ceux qui le font.

Que diriez-vous en conclusion ?

Pour faire avancer la recherche dans le domaine, il faudrait arriver à expurger la passion et le militantisme que suscite actuellement l’aliénation parentale. Les polémiques sexistes réductrices gênent –quand elles n’empêchent pas- la réflexion sur ce thème et la connaissance de ce phénomène. Il n’est pas normal qu’aujourd’hui, un expert ne puisse évoquer ces termes dans un rapport sans que celui-ci ne soit suspect de partialité. L’existence de ce syndrome est certes contestée en tant qu’entité morbide, mais aucun professionnel ne peut sérieusement nier la possibilité qu’un enfant puisse être manipulé ou influencé : le professionnel a donc le devoir de se distancier du propos et de le décrypter. C’est pourquoi, transitoirement, je proposerais de ne pas faire de surenchère sur la dénomination même du phénomène mais de mieux le décrire afin qu’il puisse petit à petit être connu et par conséquent ... reconnu. Une fois encore, c’est de l’identification précoce du phénomène que dépend en grande partie le pronostic.

À propos du désastre judiciaire d'Outreau :

Paul Bensussan & Jacques Barillon : "Outreau la confusion des sentiments", le Figaro le 19/06/2004
Paul Bensussan & Jacques Barillon : "Au delà d'Outreau", Libération le 01/06/2004.
Florence Aubenas : "Il existe différents types de vérité", Libération 17/05/2004.
Patricia Gandin :" "Affaire d’Outreau" Interview de Paul BENSUSSAN"

Pour aller plus loin

Paul Bensussan, Allégation d'abus sexuel : le poids de la parole de l'enfant.
Paul Bensussan, Pratique médicale et sexualité : éthique et déontologie.
FLORENCE RAULT & PAUL BENSUSSAN : Du "tous pourris" au "tous pédophile.