L’aliénation parentale : un problème pour les experts et les magistrats.
Interview du Docteur Paul Bensussan, psychiatre, psychothérapeute, expert auprès des tribunaux. Souvent désigné par des magistrats dans des contextes de séparations parentales, le docteur Bensussan a particulièrement travaillé sur le mensonge et la sincérité en situation d’expertise, que ce soit dans ses travaux sur les fausses allégations d’abus sexuels ou le phénomène d’aliénation parentale. Il est l’un des premiers en France à avoir proposé l’éradication du terme de crédibilité du jargon et de la mission des experts, bien avant que son propos ne soit dramatiquement illustré par l’affaire d’Outreau.
En tant qu’expert psychiatre, comment définiriez-vous le syndrome d’aliénation parentale ?
Le problème de la définition de l’aliénation parentale suscite, comme vous le savez, polémiques et controverses. Il n’y a là rien d’étonnant, puisque certains vont jusqu’à contester l’existence même du phénomène, au seul motif qu’il ne figure pas encore dans les classifications internationales des troubles psychiatriques (européenne ou américaine). C’est pourquoi, parmi les définitions actuelles, je préfère la plus simple, qui n’inclut pas la cause ou l’auteur du désordre : je définirais donc le syndrome d’aliénation parentale comme le rejet injustifié et inexplicable d’un parent par un enfant.
En tant qu’expert, quand êtes-vous interpellé par la justice ?
La plupart du temps, les situations pour lesquelles est demandée une expertise médico-psychologique contiennent déjà en germe une situation de SAP, ou sont des situations installées.
L’expert est là pour donner un éclairage : à aide la justice à prendre une décision qui pose problème. Dans une minorité des cas, l’expertise psychiatrique est liée à une pathologie réelle d’un individu : dans le cas d’un parent malade sur le plan psychiatrique, souffrant par exemple de psychose maniaco-dépressive, d’alcoolisme, d’instabilité ou de violence, le juge demande un avis à l’expert sur la capacité de ce parent à exercer la garde principale ou à accueillir son enfant pour des droits de visite.
Dans la majorité des cas, l’expert rencontre au contraire des gens non-malades entre lesquels les relations sont perturbées et qui se trouvent de ce fait dans l’incapacité de s’entendre sur l’intérêt de l’enfant ou sur sa garde. Il est appelé à évaluer leurs compétences parentales respectives ... or il n’y a pas de consensus sur ce qu’est un « bon parent » …
Il lui est aussi demandé d’émettre un avis prospectif sur le moyen et le long terme quant à l’évolution de la situation.
Vous arrive-t-il d’être interpellé par quelqu’un d’autre ?
Il arrive parfois que le parent rejeté contacte l’expert à titre privé mais cela reste assez rare. Il estime, par exemple, que l’expert officiellement désigné n’a pas « fait le diagnostic » (de SAP), que les propos hostiles de son enfant, pris à la lettre, n’ont pas fait l’objet d’une analyse critique permettant de déceler une éventuelle trace de manipulation ou d’induction. Il sollicite alors un expert réputé mieux connaître cette problématique (il est vrai que le SAP est non seulement méconnu mais d’existence contestée). On ne parle pas ici d’expertise mais de consultation d’expert à titre privé : la portée auprès d’un magistrat est évidemment moindre, mais une telle démarche, lorsqu’elle est faite consciencieusement, peut parfois mettre en lumière des hypothèses alternatives ou, à tout le moins, aider à obtenir une contre-expertise.
Pratiquement, comment l’expert procède-t-il ?
À partir de la saisine, il dispose classiquement de trois mois pour rendre un rapport motivé.
L’expert a pour mission « d’entendre les enfants et les parents ensemble ou séparément » En France, le juge aux affaires familiales laisse toute latitude à l’expert. Il n’y a pas d’homogénéité dans les méthodes des experts, elles ne sont donc pas nécessairement comparables.
Personnellement j’utilise l’approche systémique. Je reçois le couple des parents ensemble, ce qui suscite souvent d’importantes résistances: oublis, rendez-vous ratés, reports de rendez-vous. On constate souvent des attitudes régressives et puériles de la part des parents dès la prise de rendez-vous.
Ce protocole particulier requiert un travail pédagogique préalable auprès des parties sur la méthode. Le conflit et les griefs doivent êtres exposés par l’un et l’autre en direct et de façon contradictoire. Ce qui coûte infiniment plus d’énergie (pour les parties, mais aussi ... pour l’expert, tenu de maîtriser en permanence la charge agressive) mais respecte la procédure contradictoire et permet une très grande richesse d’observation (attitudes, réactions non verbales ..). Il y va de l’intérêt des deux parties que les dissensions soient débattues. Dans la plupart des cas, les gens le comprennent.
Généralement, les sessions durent de 3 à 4 heures.
Sans avoir une vocation thérapeutique, cette méthode permet aussi d’évoquer les années heureuses, ce qui offre la possibilité de rupture de rythme déroutantes : brutalement, alors l’instant d’avant on s’appelait « Madame » ou « Monsieur » devant l’expert, les sourires reviennent lorsqu’on évoque, par exemple, la rencontre et l’on passe à un autre niveau de la relation, un niveau aconflictuel… Ceci permet de disposer d’un matériau psychologique pour parler de « l’après » conflit. Cette dynamique d’entretien peut donner une ouverture et permet, par exemple, de poser l’indication d’une médiation, voire d’une thérapie(par un autre professionnel cela va sans dire). Cela permet de désamorcer la colère des parents, de leur faire prendre conscience qu’il y a moyen d’éviter les paroxysmes relationnels dans lesquels ils sont pris.
Voyez-vous l’enfant avec ses parents ?
Il est exceptionnel que j’impose un entretien familial. Une fois bien imprégné de la problématique, je reçois les enfants séparément. Quand l’enfant est tout petit et qu’il nécessite un bilan psychologique approfondi, je propose une dualité d’experts avec un psychologue spécialisé, habilité à faire passer des bilans psychométriques. L’entretien familial est parfois proposé en fin d’expertise, sous forme d’une synthèse permettant d’envisager la suite de la procédure. Il est également indiqué lorsqu’il y a lieu de mettre l’accent sur des conseils qui seront évoqués dans le rapport (communication entre les parents, transitions, utilisation du téléphone ...).
À quoi vous arrive-t-il d’être confronté au cours de ces entretiens ?
Les choses difficiles auxquelles je peux être confronté sont les réticences (résistances ?) manifestées par les parents. Ils peuvent refuser d’amener l’enfant le même jour en alléguant comme motif la présence éventuelle de l’autre parent, :jugée délétère pour l’enfant. « Elle a une peur panique de son père. »
Mais je suis aussi parfois face à des choses étonnantes. Il m’est arrivé qu’au cours d’un discours stéréotypé de l’enfant échappe une phrase : « Quand même parfois il ou elle me manque. » Cela donne un peu l’impression d’une fin de séance d’hypnose : la partie spontanée reprend le dessus sur la partie apprise. J’ai parfois, dans ce cas, proposé à l’enfant d’appeler son parent pour le faire participer à la séance. Quand un entretien familial improvisé est accepté, cela peut donner lieu à des scènes de retrouvailles bouleversantes. La glace fond littéralement en quelques instants.
Ce qui caractérise alors un parent aliénant c’est la virulence de sa réaction à l’encontre de l’expert, immédiatement perçu comme persécuteur. Si certains parents se réjouissent et remercient l’expert de l’apport positif de pour l’enfant, les parents aliénants, eux, sont très en colère et redeviennent procéduriers, accusant par exemple l’expert de partialité. On retourne dans le registre du passionnel.
Aussi émouvantes que soient les scènes de rapprochements spontanés au cours d’expertises psycho-juridiques, il convient de rester très prudent : les réactions violentes de l’autre parent (recommandé au juge, -pressions sur l’enfant) voire un revirement spontané de l’enfant à l’issue de la séance ne sont pas rares. L’expert ne devrait jamais confondre thérapie et expertise et il n’a ni pour vocation ni pour mission de favoriser de tels rapprochements.
L’expert est-il délié du secret professionnel auprès du juge ?
L’expert est délié du secret uniquement pour ce qui a trait à sa mission. Si, dans le courant des entretiens, on entend des choses confidentielles n’ayant pas un intérêt direct pour le juge, on n’est pas censé s’y référer, mais la difficulté en psychiatrie est de délimiter ce qui a un lien direct et certain avec la mission. Par exemple, parler du suicide d’une mère, donc grand-mère de l’enfant, cela peut avoir un rapport avec la mission. Si le conjoint estime que l’enfant a hérité de cette vulnérabilité, de cette dépression et qu’il est en danger.
Le secret professionnel est rarement invoqué par l’expert devant le juge. Ça n’aurait pas de sens. En revanche, la dialectique, la rhétorique de l’expert mérite une réflexion et une attention particulières : certains termes, trop connotés, devraient être évités (à quoi bon parler de « réaction paranoïaque » lorsqu’on peut par exemple évoquer un « vécu persécutif » ou une « thématique sensitive » ?).
Le syndrome d’aliénation parentale est-il reconnu dans le monde judiciaire ?
Pour reconnaître il faut connaître. Et l’on peut « passer à côté » d’une telle situation parce que les enfants qui s’expriment peuvent être extrêmement convaincants. Le seul fait pour l’expert de se référer à« l’aliénation parentale » dont l’existence même est contestée, le catégorise comme un « partisan » de cette théorie. Le terme même d’« aliénation parentale » me paraît devoir être évité car, du fait de l’hostilité qu’il suscite, il risque de « cataloguer» l’expert et de donner à sa lecture une dimension militante. Décrire le phénomène sans nécessairement le nommer me paraît, dans une telle problématique, tout aussi efficace. L’expérience m’a montré qu’il ne servait à rien de nommer ce syndrome parce que nommer quelque chose dont l’existence même est discutée n’enrichit aucunement l’analyse. Par contre, le décrire prend tout son sens. Décrire le phénomène est aussi efficace que de le nommer.
Dans quelle mesure l’expertise judiciaire influence-t-elle la décision du juge ?
En théorie, le juge est parfaitement indépendant et n’est aucunement lié par l’avis de l’expert. Mais il faut avoir conscience de ce paradoxe : ce qui est demandé à l’expert -donner un avis sur les modalités de résidence habituelle et l’organisation du droit de visite et d’hébergement les mieux adaptées à l’intérêt de l’enfant- est très proche de la mission même du juge.
En pratique, l’expert s’il est trop péremptoire « s’asseoit dans le fauteuil du juge » (expression empruntée à Hubert Vangijseghem). Il faut garder en mémoire que les experts sont faillibles et que les juges doivent garder leur responsabilité, leur indépendance. Cela veut presque dire que l’expert ne devrait en théorie pas ... répondre à la question, qui, en matière d’affaires familiales et de garde d’enfant, est pratiquement superposable à la mission du juge. Il devrait se limiter à une bonne analyse des relations, des individus, et laisser au juge la prérogative de la décision définitive. Mais aurait-il alors rempli toute sa mission ?
À quoi peut servir l’expertise judiciaire ?
Sans nécessairement déboucher sur un transfert de garde, souvent vécu sur le mode de la persécution, l’expertise peut avoir un rôle avant tout préventif. Signal d’alarme psycho-juridique, elle met l’accent sur ce qui est en train de se passer et sur les conséquences qui peuvent s’ensuivre si les parents n’infléchissent pas son attitude et continuent à broyer l’enfant dans leur conflit. Elle peut également avoir une fonction dans l’avenir : les liens une fois rétablis, l’enfant, devenu adolescent ou adulte, pourra accéder un jour à ce document (je ne pense pas que cela soit souhaitable, mais les parents ne nous demandent pas notre avis à ce sujet ...) : il aura alors un autre éclairage sur ce qu’il a vécu au moment de la séparation.
Qui est généralement considéré comme le « meilleur parent » ?
Parmi les critères essentiels aux yeux du juge aux affaires familiales, le meilleur parent est celui qui est le plus apte à maintenir le contact avec l’autre parent. On mesure le paradoxe da ns le cas (pourtant fréquent) où le parent aliénant est (et reste) le parent gardien ...
Selon vous quelle action préventive serait efficace ?
En matière de prévention, j’estime que « le courage professionnel » est fondamental. Le magistrat, aidé de l’expert, devrait d’emblée faire comprendre aux parents avec toute la fermeté requise l’importance d’un point non-négociable : la nécessité du maintien du contact de l’enfant avec ses deux parents. Cette fermeté, hélas, se manifeste parfois bien tard. Les décisions drastiques sont parfois prises à un stade où il n’y a même plus besoin d’expertise médicale pour poser le diagnostic : plusieurs décisions de justice n’ont pas été suivies d’effet, il y a eu de multiples non-présentations d’enfant, un refus du droit de visite et d’hébergement, des interventions de la police, des mains courantes, des polémiques autour du nom ... et le juge tranche enfin. Mais il est trop tard. Entre temps l’enfant a grandi et est devenu un adolescent arc-bouté contre les décisions de justice, qui ne tient aucun compte de ces dernières. Plus personne n’a le moyen de le forcer, sauf à risquer une fugue, une tentative de suicide, la diminution du rendement scolaire…
Pour autant que l’on se situe au stade léger, le courage et la fermeté initiaux du juge peuvent au contraire enrayer le processus du SAP et couper court à la surenchère : ce sont donc les meilleurs garants d’un pronostic favorable.
Dans certains cas les décisions de justice peuvent-elles avoir des effets pervers ?
La décision de justice est exactement comme un médicament : indications, contre-indications, effets indésirables. J’attire souvent l’attention sur les effets pervers de l’application à outrance des mesures de précautions dans les stades légers de SAP. « Madame estime que le climat de violence est tel qu’il est contraire à l’intérêt de l’enfant. Dans l’attente des conclusions de l’expertise, le droit de visite est suspendu avec limitation à une rencontre dans un espace rencontre le samedi après-midi. » Ces mesures de précaution alimentent dans l’esprit de l’enfant l’idée d’une dangerosité de l’autre parent : si je dois voir mon père sous la surveillance d’éducateurs ou de psychologues, c’est qu’il peut me faire du mal. Si l’expert rend son rapport 9 ou 10 mois plus tard, ce qui est loin d’être exceptionnel, qu’un parent demande une contre-expertise, etc., le processus s’étend sur une période de temps considérable, durant laquelle le lien parent-enfant finit de se déliter.
Que diriez-vous en conclusion ?
Pour faire avancer la recherche dans le domaine, il faudrait arriver à expurger la passion et le militantisme que suscite actuellement l’aliénation parentale. Il n’est pas normal qu’aujourd’hui, un expert ne puisse évoquer ces termes dans un rapport sans que celui-ci ne soit suspect de partialité. L’existence de ce syndrome est certes contestée, mais en tant qu’entité morbide, aucun professionnel ne peut sérieusement nier la possibilité qu’un enfant puisse être manipulé ou influencé. En refusant l’existence même de ce concept, on nie l’évidence en s’appuyant simplement sur son absence de reconnaissance par la nosographie. C’est pourquoi, transitoirement, je proposerais de ne pas faire de surenchère sur la dénomination même du phénomène mais de mieux le décrire afin qu’il puisse petit à petit être connu et par conséquent ... reconnu. Une fois encore, c’est de l’identification précoce du phénomène que dépend en grande partie le pronostic.
Paul Bensussan : L’aliénation parentale : un problème pour les experts et les magistrats, interview exclusive.
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