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"Affaire d’Outreau"
Interview de Paul BENSUSSAN

Victimes d’odieux sévices sexuels, six enfants d’Outreau l’ont été, à n’en pas douter, puisque quatre adultes, leurs parents, avouent leur culpabilité. Mais Kevin, Dimitri, Jonathan, Dylan, Corentin et Malvina accusent aussi treize autres personnes qui, elles, nient farouchement leur participation à ces violences. Coup de théâtre : au bout de trois semaines d’audience, elles sont disculpées par Myriam, l’une des mères incestueuses. Avant qu’elle ne leur replonge la tête sous l’eau en revenant sur ces rétractations. Chaos dans un procès déjà très éprouvant. Tout à coup la parole des enfants est remise en question alors même que deux psychologues l’avaient jugée « crédible ». «Ils ne mentent pas mais parfois, ils se trompent.», a lâché Myriam, entre cris et larmes. Sur ce flou, les jurés devront asseoir leur intime conviction si aucun rebondissement décisif n’apporte d’autre lumière. « Mais d’ores et déjà, on peut prévoir qu’il y aura un « avant » et un « après » Outreau, assure Paul Bensussan, psychiatre, expert auprès des tribunaux notamment dans les affaires de délinquance sexuelle. Car ces événements posent de façon exemplaire, la nécessité d’une évaluation technique, critique, d’un témoignage d’enfant devant la justice, tandis que jusque-là, prédominaient des sensibilités qui n’autorisaient pas cette élémentaire prudence.» Dans son livre paru il y a quelques mois, « Le désir criminel » (1), le psychiatre évoquait déjà, d’une façon prémonitoire peut-on dire aujourd’hui, cette évolution indispensable de ce qu’il nomme « l’exception sexuelle du droit » .

ELLE : Pourquoi ne s’autorise t-on pas à douter des enfants se disant victimes d’attouchements ou de sévices sexuels ?

Paul Bensussan : Après avoir longtemps négligé de les écouter et d’exploiter leur témoignage en justice parce qu’on estimait qu’ils ne parlaient pas le même langage que les adultes, il y a eu deux grands tournants : les progrès de la victimologie, dans les années 8O et l’affaire Dutroux en 1995, qui nous a appris que l’horreur n’a pas de limite en matière de pédo-criminalité. Par sa vulnérabilité physique et morale, l’enfant représente la victime absolue. Du coup, une confusion se glisse entre le psychologique et le juridique : ne pas « croire » cet enfant ce serait ne pas entendre sa souffrance, nier son statut de victime, lui ôter toute chance de « guérison ». Sur les épaules des juges repose ainsi une double mission : réparer psychologiquement et juridiquement. Et pourtant : prendre au sérieux le dévoilement par un enfant d’un abus sexuel ne signifie pas le prendre à la lettre. La parole de l'enfant est trop souvent érigée en preuve, notamment par des associations de protection de l’enfance porteuses de ce message simpliste et sans nuance.

ELLE : Pourquoi les experts psychiatres semblent-ils eux-mêmes impliqués dans ce glissement ?

P. B. : Parce qu’il leur est difficile de rester « étanches » à ces considérations. Et parce que même les plus rigoureux sont faillibles ; c’est encore une grande leçon du procès de Saint-Omer. L’expert ne peut pas distinguer le vrai du faux et ce n’est d’ailleurs pas sa mission. Même lorsque des cas typiques sont soumis à des psychiatres bien formés, on observe seulement 50% de diagnostics concordants. Alors, ne parlons pas des histoires complexes, subtiles, incertaines, avec des discours d'enfants contaminés par la multiplication des auditions et les convictions des adultes proches. Dans l'état actuel de la psychologie, on ne peut établir avec certitude si quelqu'un dit la vérité. On n'a pas le cinémomètre de l'agression sexuelle ou de l'intention érotique.

ELLE : Vous êtes expert psychiatre depuis 1995 et vous nous dites que les expertises psychiatriques ne sont pas fiables ?

P. B. : Elles le sont davantage si l’expert se réfère à une méthodologie, à des « outils de travail », au lieu de ne donner au juge (comme c’est trop souvent le cas) que son « sentiment ». Mais les experts ne sont pas tous formés à cette psychologie pragmatique à l’anglo-saxonne. La psychologie pratiquée en France est plus souvent inspirée de la psychanalyse, moins « scientifique » parce que ni vérifiable, ni réfutable. Comment douter de la parole d’enfants ayant subi les pires atrocités de la part de leurs parents et peut-être d’autres personnes ? Douter, ce serait douter du calvaire en lui-même. Les pressions, passionnelles et politiques, sont énormes. Sur les experts comme sur les juges.

ELLE : On a pointé les défaillances de l’enquête, notamment les questions inductrices posées aux enfants. Les experts ont-ils toujours connaissance des conditions dans lesquelles se sont passés les interrogatoires ?

P. B. : Non, car le dévoilement fait par l’enfant n’est pas toujours filmé. C’est dommage car cela permet d’évaluer la qualité de recueil des données. Lorsqu'il est dit : "L'enfant a désigné, au cours de son audition, de nouveaux agresseurs", il faut savoir comment les investigateurs ont posé la question : montrer des photos ou poser des questions directes peut être inducteur, alors que l’évocation spontanée par l'enfant d’autres agresseurs la est un indice de fiabilité. D’autre part, l'audition filmée augmente, de façon indirecte, le niveau des expertises, puisque les enquêteurs qui la pratiquent s’exposent à la critique de leurs pairs ou des avocats s’ils n’appliquent pas les bonnes méthodes. Filmer les auditions constitue donc un progrès certain. Les enfants ont le droit de refuser, mais de quelle façon leur présente-t-on cette possibilité ? D'autre part, même quand les auditions ont été filmées, l’avocat doit parfois exiger âprement des juges qu’ils prennent le temps de les visionner.

ELLE : De quels éléments dispose un expert psychiatre (en dehors des entretiens cliniques) pour fonder son opinion ?

P.B. : Le juge peut envoyer une simple mission à l'expert, à charge pour lui de recueillir un maximum d’éléments, ou bien mettre à sa disposition un dossier à étudier. Il peut lui dire aussi, simplement : "Venez consulter au greffe". Certains experts préfèrent en savoir le moins possible sur l’affaire, préférant travailler « en aveugle », et c’est peut-être plus sain. Ils se limitent ainsi à leur mission : qui est cet enfant, comment il va, quel est le retentissement des faits s'ils sont avérés, son niveau de développement et ses connaissances sur la sexualité sont-ils conformes à son âge ? Les experts ne sont ni juges, ni enquêteurs.

ELLE : On a aussi reproché aux enquêteurs de ne pas avoir organisé de confrontation entre les enfants et leurs présumés agresseurs, ce qui n’aurait pas encouragé la manifestation de la vérité. Qu’en pensez-vous ?

P.B. : La confrontation est souvent une épreuve. Mais elle est aussi et surtout favorable à la manifestation de la vérité : 80% des auteurs qui nient l'acte dont on les accuse, « craquent » quand ils sont confrontés à leur victime. Mais la peur de traumatiser davantage encore la victime – a fortiori s’il s’agit d’un mineur – prévaut en matière de délinquance sexuelle : on est souvent tenté de lui épargner cette étape cruciale. On malmène ainsi les principes élémentaires du droit. Pourtant, on peut préparer l’enfant et l’assister lors de la confrontation.

ELLE : Et si « après » Outreau, on tombait dans l’excès inverse ? Si on n’apportait plus assez de crédit à la parole des enfants ?

P. B. : C’est peu probable. Pour l’instant on est en plein séisme. Mais, il ne faut même pas éliminer l'hypothèse qu'il y ait un retour vers la sacralisation de la parole des enfants si, dans le cours de ce procès, des parcelles de ce qu’ils ont avancé se révélaient vraies. Plus vraisemblablement, on observera désormais davantage de prudence, on cessera de nier l’évidence : un très jeune enfant est influençable, son discours peut être enrichi ou contaminé par celui des adultes. Jusque-là, c’était inaudible et indicible.

ELLE : Comment se montrer prudent et juste ?

P.B. : Il faut savoir si le dévoilement vient de la présumée victime ou d'un proche et ne pas faire l’amalgame entre la parole de l’enfant et celle de l’adulte dénonciateur. Parfois l'enfant ne confirme pas, mais c’est la mère qui révèle : "Ma fille m'a révélée que…". Au bout du parcours, s’il y a un classement sans suite ou une relaxe, les associations de protection de l'enfant s’insurgent : "On ne croit pas les enfants. 90% des plaintes sont classées sans suite !» C’est faux. Le principe de précaution s’applique le plus souvent. On a plus peur du :«Et si c’était vrai ?» que du : «Et si c’était faux ?» Il faut simplement admettre que la parole d'un enfant s'analyse, s'interprète, se décode, se décrypte, qu'on ne peut pas la dissocier du contexte dans lequel la révélation a surgi.

ELLE : Pensez-vous réellement que le procès d’Outreau aura donné un coup de semonce efficace ?

P.B. : On ne pourra pas expurger la passion et l’émotion de ces affaires horribles. Mais les juges auront à l'esprit qu'ils ne peuvent pas tout attendre des experts, que la nécessité d'utiliser tous les moyens de droits doit prévaloir. Il ne s’agit bien sûr pas de relaxer ou d’acquitter simplement parce que les auteurs de délits ou de crimes nient ; ils nient presque tous. Mais, à l'inverse, condamner quelqu’un au seul motif qu'un enfant l’accuse, « croire » une victime de peur de lui infliger l'offense de ne pas être entendue, sans la confronter à celui qu’elle accuse est très grave. Il faudra bien parvenir à distinguer procès et thérapie.

Interview de Patricia Gandin

(1) Co auteur : l’avocat Jacques Barillon. Ed. Odile Jacob.